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| 6 juin 1944: témoignages des civils |
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Témoignages civils ou militaires sur la bataille de Donville*
Juin 1944 (extraits)
Il n'a pas toujours été facile de recueillir les témoignages de cette tragédie de 1944 en raison de la disparition d'un grand nombre de témoins civils ou militaires. Nous tenons à remercier chaleureusement toutes les personnes qui ont acceptées de témoigner malgrè la souffrance et les blessures qui n'ont pas été effacées de leur mémoire, qui nous ont montré leurs archives personnelles et qui nous ont ouvert leurs coeurs. Plus particulièrement, nous remercions Monsieur Léon Lehaye qui nous a servi de guide remarquable par son érudition sur les faits qui se sont produits à Méautis pendant la bataille de 1944. Ces témoignages vont sans doute s'amplifier et nous espérons que d'autres personnes auront la gentillesse de nous transmettre leurs souvenirs.
Monsieur et Madame Auguste Bucaille (locataires du manoir de Donville qui portait à l’époque le nom de ferme de Donville-Coupeville)
Monsieur et Madame Bucaille avaient totalement perdu la notion du temps pendant la terrible bataille de Donville en juin 1944. Aussi ils ne se souvenaient plus des jours précis des combats, à part le fait d’être au mois de juin 1944. Ils avaient remarqué les parachutistes américains qui se cachaient tout proche de la propriété et qui menaient des actions contre les Allemands les jours qui ont suivi le 06 juin. Des soldats allemands d’origine alsacienne et qui parlaient le français vinrent prévenir les habitants du village de Donville que « les SS arrivaient en renfort » et qu’il fallait quitter les lieux.
La famille Bucaille décida de rester à cause des animaux (vaches, chevaux…) mais changea bien vite d’avis lorsque les Allemands se replièrent de Carentan sur Donville le 12 juin 1944. Ils tentèrent des sorties quand ils le purent pour traire les vaches restées vivantes dans les champs autour.
Un jour qu’ils voulurent entrer dans la cour de la ferme ils s’aperçurent que le manoir de Donville était devenu un Etat-major allemand. Après avoir réussi à entrer dans la maison (les Allemands savaient qu’ils étaient fermiers dans ce lieu) ils demandèrent à faire chauffer du lait mais l’officier qui commandait l’Etat-major faisait aussi chauffer le sien et leur dit sèchement :« après ». Ils prirent peur et quittèrent la maison rapidement sans rien emporter.
Ils découvrirent que la maison était devenue défensive et que les Allemands avaient tout fortifié. Les troupes étaient cachées dans les champs autour de la maison pour faire barrage aux Américains qui arrivaient de Carentan. Pendant la bataille ils ne rentrèrent pas dans la maison tant les combats furent violents. Ils durent se cacher dans les fossés et les abris creusés proche des maisons voisines avec d’autres personnes. Les explosions et les tirs étaient terribles. Ils virent de la fumée monter de Donville vers le 13 juin. Ils vécurent de cette façon sans savoir quel jour il était et sans quelquefois pouvoir manger ni boire.
Quant ils regagnèrent la maison après la bataille ils découvrirent les nombreux corps qui gisaient dans l’avenue, dans la cour et les champs autour de la ferme. Les bâtiments d’exploitation étaient en partie détruits (charreterie, boulangerie etc… ) les toitures avaient été soufflées par les tirs, la maison d’habitation percée par des trous d’obus…Dans le corps de logis les morts étaient restés sur place (principalement des Allemands) : l’un gisait sur un matelas dans la cuisine, un autre était sous la remise, un autre dans le garage…
Monsieur et Madame Chappey (habitants Donville en 1944)
Ils aperçurent des parachutistes américains la première fois le mardi 06 juin 1944. Madame leur apporta du lait et du beurre. Ils demandèrent la route de Saint- Côme. Ils restèrent jusqu’au 12 juin 1944 dans les champs autours. A partir du 12 juin les tirs d’artillerie s’amplifièrent et un obus américain tomba proche la maison. Les Allemands vinrent chercher toute la journée de l’eau. Le 13 juin dans la matinée de la fumée intense apparut sur la chapelle de Donville ce qui laissa présager qu’elle était en ruine. Les Américains tentèrent une attaque dans l’après midi mais une mitrailleuse allemande postée à l’entrée de la maison empêcha toute avance des troupes américaines. Cette dernière tira pendant près de 6 heures d’affilé ! En fin d’après midi le feu a commencé à gagner la maison obligeant Monsieur et Madame Chappey à sortir dans le jardin. Ils se réfugièrent avec d’autres personnes dans le lavoir à sec, soit en tout 19 personnes ! Trois grenades furent envoyées dans l’abri mais elles tombèrent dans la partie inoccupée ne blessant personne…Les chars américains entrèrent en action et détruirent les bâtiments de l’habitation. Les Allemands finirent par céder dans la soirée.
Un char allemand avait été détruit tout proche la chapelle de Donville. Pratiquement à l’entrée du cimetière quatre soldats allemands qui avaient tenté de creuser des trous individuels dans la haie bordant la petite route qui mène à la chapelle avaient été fauchés par le tir d’une mitrailleuse de char américain. Ce dernier avait ensuite roulé sur les corps…
Extraits du journal de l’abbé Ernest Lecointe, curé de Méautis en 1944
L'abbé Ernest Lecointe (1888-1963) était une personnalité respectée de tous à Méautis lorsque la guerre éclatta en 1939. Passionné de culture, d'inventions et dévoué à son culte il tenait un journal quotidien qu'il ne cessa de remplir jusqu'à sa mort. Il ne ménagea jamais ses efforts pour aider ceux qui en avaient besoin allant jusqu'à risquer sa vie. Voici quelques extraits de ses notes concernant la bataille de Donville:
- 08 juin : le jeudi soir j’apprends qu’il y a eu des malheurs. Je suis allé dans l’après midi vers Donville. On avait pillé dans les maisons Legardinier, vaches etc…On a pris le cheval de Monsieur Minerbe. Pendant la nuit vers 22 heures fusillade, mitraillage, grenades puis de grandes lueurs. Les bâtiments chez Monsieur Duval étaient en flammes - 09 juin : incursions allemandes en recherche de parachutistes - 11 juin : dans la nuit de samedi à dimanche, très nombreux coups de canons, aviation incessante. Vers 1h30 canonnade, sifflements et éclatements d’obus près du presbytère. Cinq sont tombés dans la pièce de Madame Perotte. Office sans cloches, peu de monde, chapelet à 14h30. Deux pièces allemandes tirent dans des clos près de Montmireil. On dit que la famille Letenneur a du quitter les lieux. - 13 juin : mardi, grande bataille à Donville ! - 14 juin : mercredi, j’apprends le matin qu’il y a plusieurs morts à Méautis (la liste avec les détails est donnée dans son journal) - 15 juin : jeudi, toujours des obus, des avions, des bombes…Pas de messe. Les Américains sont dans la bourgade et fouillent tous les clos pour dénicher les isolés et purger le quartier. - 16 juin : vendredi je retourne au presbytère, rien de parti, ni même remué, bien que les Américains soient dans la cour. Je prépare l’inhumation des victimes. - 17 juin : samedi inhumation de 9 victimes civiles au cimetière de Donville
L’abbé Lecointe qui s’était réfugié avec d’autres personnes à la ferme d’Artilly à Donville puis à la Mare des Pierres à Méautis servit de traducteur pour l’armée américaine. Il avait en effet séjourné en Angleterre quelques années auparavant.
Monsieur et Madame Jules Lemelletier (fermiers à la ferme d’Artilly et au Lude à Donville)
Un groupe de parachutistes américains fut repéré le 06 juin 1944 au matin, le long de la voie ferrée qui passait alors tout proche du manoir du Lude. La famille du quitter la ferme d’Artilly car les Allemands occupaient les lieux biens que les parachutistes américains soient seulement cachés à quelques mètres de la maison…
Un groupe de parachutistes américains dont faisait partie le caporal Janelle, se lança à l’assaut de la ferme le 12 juin en milieu d’après midi. Les Allemands durent laisser la place mais contre attaquèrent le même jour obligeant les Américains à se replier en direction du village de Pommenauque en nageant à travers le marais. Aidés de renforts les Américains lancèrent une deuxième offensive le 13 juin contre les Allemands qui poursuivirent le combat dans l’avenue de la ferme jusqu’à la maison du garde barrière. Ces derniers avaient installé un canon devant la petite maison. C’est alors que le capitaine du groupe de parachutistes américains lança une grenade pulvérisant l’un des deux servants de la pièce de 88. Le soldat allemand qui survécu eut le temps de tuer le capitaine américain. C’est le caporal Jannel qui élimina d’un coup de carabine le soldat allemand. Le reste des Allemands se replia en direction du manoir de Donville. La famille Lemelletier était partie se réfugier depuis deux jours avec d’autres personnes dans une ferme en dehors de Donville. De là ils entendirent les bruits terrifiants de la bataille à la chapelle de Donville. Ils virent des Allemands chercher de l’eau. Le lendemain ce sont des jeeps et des chars américains qu’ils aperçurent…
Au total 44 personnes s’étaient réfugiées à Artilly et au Lude un peu avant le 12 juin 1944. Elles durent toutes fuirent ces deux fermes pour sauver leurs vies.
Madame Maloisel née Lepetit, ferme du grand Barhais à Donville, 23 ans en 1944
En juin 1940 j’étais employée chez Monsieur et Madame Leforestier à la ferme du grand Barhais au hameau de Donville à Méautis, à moins de 100 mètres de la chapelle de Donville. Mon patron, Monsieur Leforestier avait été mobilisé pour partir en guerre. Nous étions donc avec sa femme et ses enfants lorsqu’un obus tomba tout proche de la ferme alors que nous étions cachés dans un abri creusé à côté de la maison. Nous avons pris peur et ma patronne a décidé de partir. J’ai pris un vélo et j’ai mis le fils Leforestier derrière moi. Nous sommes partis en direction de Méautis lorsqu’un obus est tombé au moment où nous étions à la Lande Godard. Heureusement nous n’avons pas été blessés.
Nous sommes partis en direction de Saint- Germain sur Sèves chez les parents de Monsieur Leforestier. Je suis restée à Saint- Germain-sur-Sèves toute la journée mais le lendemain je suis partie avec la sœur de Madame Leforestier traire les vaches à Donville. Et là nous avons rencontré les premiers Allemands. Nous n’étions pas fières du tout ! Personne ne disait un mot ! Et puis nous avons trait les vaches. Nous sommes reparties en vélo à Saint- Germain-sur-Sèves. Le lendemain nous avons repris la route pour rentrer à la ferme du grand Barhais à Donville. Par chance les Allemands n’occupaient pas la ferme, ils ne l’ont occupée qu’en 1944. Nous avons continué le travail et la traite des vaches. Monsieur Leforestier, mon patron, est rentré car il n’avait pas été fait prisonnier par les Allemands. Ces derniers venaient quelques fois à la ferme chercher du ravitaillement comme des œufs, du lait…Les Allemands occupaient principalement le bourg de Méautis. Nous devions avoir un laissez- passer et une carte d’identité pour circuler. Les Allemands avaient blanchi les marais de Donville pour éviter que des avions ou des parachutistes n'atterrissent. Le marais était donc recouvert d’eau toute l’année ce qui a changé nos habitudes d’élevage car il n’était plus question de mettre les animaux paître dans ce coin !
Au soir du débarquement, le 5 juin au soir ma patronne, Madame Leforestier était partie coucher chez sa sœur au hameau de Corbeauville à Méautis. J’étais restée avec les enfants et mon patron Monsieur Leforestier. Dans la nuit nous avons entendu des bruits terribles. Je me suis demandée ce qui pouvait faire un tel vacarme ? Alors je suis montée là haut dans le grenier et oh ! il y avait des explosions de partout dans le ciel ! C’était sans doute des parachutistes qui sautaient mais nous ne le savions pas ! C’était un vrai feu d’artifice et avec le reflet de l’eau dans les marais cela faisait un drôle d’effet ! . Alors j’ai appelé mon patron pour qu’il puisse se rendre compte aussi. Nous ne savions pas qu’il s‘agissait du débarquement !
Le lendemain matin ma patronne est revenue et je lui ai demandé si elle avait aperçu des Américains. Elle m’a répondu que non. Nous avons décidé de partir à Saint-Georges-de-Bohon pour traire les vaches. Nous sommes revenues par le château de Rougeval situé entre Carentan et Méautis. C’est à cet endroit que nous avons aperçu des parachutes qui étaient restés accrochés dans les arbres. Et puis nous avons poursuivi notre route et aperçu Monsieur Paul Philippe qui venait d’être pris en otage par les Allemands alors qu’il était à la ferme du petit Barhais. Il sera fusillé par les Allemands avec deux autres civils non loin de là après qu’ils aient creusé leurs propres tombes…
La première fois que j’ai vu un parachutiste américain c’était à l’entrée de la porte de la maison de la ferme du grand Barhais. Je ne savais pas ce qu’il voulait car il parlait américain et je ne comprenais rien du tout. J’ai cru comprendre tout de même qu’il cherchait d’autres parachutistes. Il était sans doute perdu. Il a fini par partir pour sans doute essayer de trouver ailleurs car je n’ai pas pu lui donner des renseignements. Par contre il y avait la fille Cardin, qui était partie sur le pont de chemin de fer qui donne sur le marais de Donville. Elle a vu que des parachutistes étaient tombés dans l’eau et s’étaient noyés. Les paras américains ne se sont pas caché dans la ferme du grand Barhais, ils se cachaient dans les haies et le bocage qui était très dense à cette époque.
Les Allemands sont arrivés dans la ferme le 10 juin 1944, je crois que c’était un samedi. Nous avons vu arriver les gradés, les officiers qui commandaient et là ils ont pris la maison et toute la ferme. Nous n’avions pas le droit d’accéder à l’étage, nous devions rester en bas de l’habitation. Nous avions mis des matelas aux fenêtres pour nous protéger car je vous assure que ce n’était pas beau à voir ! Les Allemands qui étaient dans la ferme venaient de l’armée de terre. Ils se composaient en autre de Russes, de Mongols qui avaient été capturés et enrôlès de force par les Allemands. Nous en avions une trouille terrible , ils nous faisaient vraiment peur ! Les Allemands venaient du village de Pommenauque à Carentan. Ils avaient remonté la voie de chemin de fer pour ensuite venir à Donville. Nous les voyions se battre pour repousser les Américains qui tentaient de prendre Carentan. Je peux vous assurer que ce n’était pas beau à voir…
Le dimanche les obus tombaient de partout, principalement sur les bâtiments agricoles qui étaient déjà presque détruits. J’avais eu le courage de chercher les vaches dans le champ d’à côté de la ferme. Nous avons ensuite trait dans une étable encore non détruite. Le soir nous avons eu le temps d’écrémer le lait. Nous sommes restés dans la petite salle où nous avions le droit de manger. Le lendemain matin les chefs allemands étaient partis à la ferme de Monsieur Gosselin mais la plupart des allemands étaient restés au grand Barhais. Je suis allée chercher les vaches comme j’ai pu.
Le lendemain matin au milieu de tout cela j’ai rencontré un Allemand, un alsacien qui parlait le Français. Il m’a dit " Madame il faut partir les SS arrivent. Vous il faut partir! " Je suis partie voir mon patron qui a attelé la jument à la charrette. Nous avons demandé aux Allemands si nous pouvions prendre des couvertures à l’étage. Ils ont accepté et nous les avons prises. Nous avons également pris du pain, du beurre…et d’autres ravitaillements. Nous sommes partis par la route qui descend vers le marais de Donville et là nous avons vu des centaines de soldats allemands qui étaient partout dans les champs, les haies ! Nous avions une peur terrible ! Nous avons vu dans l’avenue les Allemands qui avaient été tués et qui étaient restés sur place. Nous avons fait demi-tour pour passer par une autre route en direction de Saint- Germain-sur-sèves pour aller chez les parents de Monsieur Leforestier. Nous étions le 12 juin 1944 une journée avant la grande bataille de Donville !
Nous sommes partis en exode jusqu’aux environs d’Agon- Coutainville avec notre charrette. Nous avons vu les Américains au mois de juillet et nous avons donc décidé de rentrer d’exode. A notre retour au mois de juillet 1944 à la ferme du grand Barhais tout était détruit sauf un morceau de la laiterie. La ferme avait brûlé et nous n’avons jamais su si c’était les Allemands ou les Américains qui l’avaient incendiée. C’était terrible car tout était perdu ! Les champs étaient défoncés par les trous d’obus, il y avait des trous individuels de soldats, du matériel en tout genre, le bétail était anéanti ! Et puis toutes ces personnes que nous avions connues qui avaient été tuées dans les combats ou fusillées par les Allemands. Je ne souhaite à personne de connaître cela. La guerre est une chose désastreuse !
Comme nous n’avions nul endroit où dormir nous avons été hébergés chez Monsieur et Madame Jules Lemelletier à Donville. Puis nous sommes retournés habiter dans la boulangerie de la ferme du grand Barhais. Nous avons réussi à récupérer quatre vaches puis Monsieur Leforestier a décidé de cesser l’agriculture. Il a acheté une boulangerie à Saint- Jean-de-Daye.
J’ai vu la première fois des noirs américains à Donville en juillet 1944 et j’ai eu la peur de ma vie car je n’en avais jamais rencontré. Un officier américain m’a rassurée en me disant qu’ils étaient disciplinés et qu’il ne fallait pas avoir peur !
Monsieur Léon lehay habitant de la Chesnée à Méautis, 14 ans en 1944
Le 06 juin 1944 les parachutistes américains étaient descendus derrière la maison. Le matin du 06 juin vers 8 heures j’étais avec un instituteur et quelques camarades de mon âge pour aller chercher notre jument lorsque nous découvrîmes un container avec un parachute qui était tombé dans notre champ juste derrière la barrière ce qui empêchait d’entrer ! Nous avons alors découvert cinq parachutistes américains qui se cachaient dans une mare asséchée proche d’une chasse derrière la chesnée. Mon premier contact a été un sacré choc : je me suis baissé pour regarder une balise laissée par terre lorsque j’ai senti et vu une baïonnette me pointer sur le ventre ! En levant les yeux j’ai aperçu ce grand homme tout bouchonné de noir et j’ai aussitôt levé les bras en l’air. Le chef du groupe a donné l’ordre de baisser les fusils. Il a ensuite sorti une carte de ses poches et il nous a demandé où il était. En fait ils étaient complètement perdus. Ils cherchaient en fait à rejoindre la Barquette qu’ils prononçaient parfaitement en Français. L’instituteur, monsieur Quinette, qui avait quelques notions d’Anglais leur a dit où ils étaient et à quel endroit se trouvait la Barquette. Ils lui ont demandé où se trouvaient les Allemands. L’instituteur leur a dit qu’une compagnie se trouvait à Rougeval au château et une autre à Pommenauque à Carentan, ce qui rendait leur passage très difficile. Des copains à moi de la Lande Godard à Méautis en ont aidé certains à passer en faisant le gué au passage des routes et ils ont rejoint Donville.
Lors de la bataille de Carentan j’étais à la Chesnée à Méautis proche de la maison de Raoul Dujardin. Mes parents étaient agriculteurs et je vivais ainsi avec mes grands-parents et mon arrière-grand-mère. Il y a un fait qui est resté dans ma mémoire de façon très précise : j’étais à l’entrée de la maison de Raoul Dujardin qui avait été réquisitionnée et qui servait d’hôpital de fortune pour les Allemands lorsque j’ai vu des Mongols russes qui transportaient des blessés dans des charrettes recouvertes de branches pour se soustraire à l’aviation alliée. C’était horrible car il y avait des soldats qui hurlaient et qui étaient dans un état, vous ne pouvez pas imaginer ! Je voyais des pieds, des morceaux de jambes, des morts sans doute et tout ce sang qui dégoulinait sur la route ! Malgré cette vision d’horreur je pensais que la déroute commençait pour les Allemands et que la fin approchait pour eux…
Nous avons décidé de partir de la maison lorsque nous avons vu arriver des voisins qui étaient plus bas nous dire que les Allemands leur avaient demandé d’évacuer leurs habitations car une bataille se préparait. De plus à côté de la maison à l’angle où démarre une chasse, les Allemands avaient installé une cuisine de campagne. Subitement l’un deux a sauté par-dessus la haie et m’a dit dans un très bon Français « ne restez pas là il va y avoir une grande bataille et puis avec les SS qui vont venir on ne sait jamais… »
Le lendemain matin nous avons entendu un roulement de fond extraordinaire venant de la route de Périers à Carentan. Il s’agissait d’une colonne de blindés allemands de toutes espèces recouverts de branchages pour le camouflage. Ils sont passés devant chez nous en direction de la mairie. Nous avons tous pensé que la ville de Carentan allait être prise de nouveau par les Allemands. Puis c’est une troupe de panzer SS qui est venue relever des soldats qui revenaient de la bataille de Pommenauque à Carentan. Tous ces faits nous ont décidé à partir avec d’autres civils le 13 juin au matin car la bataille de Donville à Méautis avait commencé. Des obus sont venus exploser entre notre maison et l’église de Méautis. Nous avions pris quelques affaires avec nous car nous pensions revenir rapidement. Quant je pense que nous sommes rentrés d’exode le 15 août 1944 presque deux mois plus tard !
Nous avons hésité à prendre la direction d’Auvers ce qui aurait été salutaire pour nous car il n’y a pas eu de lourds combats. Nous avons décidé de nous engager vers la croix Picard. Nous avons rencontré des civils comme nous, qui fuyaient lorsque tout à coup une salve d’obus est tombée à quelques mètres seulement de nous mais ne tuant ou blessant personne. Nous avons été pris de panique et nous sommes partis à travers les champs. Il a fallu transporter à dos d’homme ou sur une petite charrette mon arrière-grand-mère âgée de 91 ans ! Quelle fatigue et quelle panique. Il était très difficile de traverser des brèches dans les haies. Nous avons rencontré une dame qui habitait le village de Culot et dont le mari était prisonnier en Allemagne. Cette maison se trouvait proche d’un carrefour, encore un ! . Nous avons dans la nuit entendu un bruit terrifiant qui était en fait une salve d’obus. J’ai vu mon grand-père qui dormait à l’étage propulsé jusqu’en bas de l’escalier par le souffle de l’explosion. Il n’a rien eu cependant à part quelques contusions. Nous sommes restés sur place, prostrés, à l’écoute de ce qui allait se passer. En sortant de la maison nous avons constaté que le pommier qui était à quelques mètres de la maison était coupé en deux. Nous avons donc décidé de repartir en direction de Perier…
Ruines de la ferme de la Chesnée à Méautis juin 1944
Lorsque nous sommes revenus à notre ferme tout avait été détruit et brûlé. Nous avons tout perdu, meubles, souvenirs de famille. Je vous assure que le choc a été difficile à encaisser surtout pour mes parents ! C’est la raison pour laquelle nous n’avons plus aucune photographie d’avant guerre. Nous avons décidé de venir habiter avec toute la famille dans la boulangerie proche de la maison avec les grands-parents, l’arrière grand mère. Nous étions très à l’étroit mais nous avions le bonheur d’être encore chez nous. Le jardin qui était à côté nous a bien rendu service.
La chance que nous avons eue est de n’avoir perdu aucun membre de la famille proche car vous savez à Méautis 33 civils y ont laissé leur vie !
Barquement suédois pour loger les civils sinistrés 1946
Jack lemelletier habitant de la ferme d’Artilly à Donville, 16 ans en 1944
Je me souviens que les Allemands avaient occupé uniquement le bourg de Méautis après 1941 mais pas notre ferme à Artilly. Ils avaient réquisitionné la forge de la commune pour ferrer leurs chevaux.
Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944 nous avons entendu de fortes explosions dans le ciel. Le lendemain matin mon père a découvert 7 parachutistes américains qui se cachaient tout proche de la ferme du Lude, le long de la voie ferrée. Il leur conseilla de se tenir à l’écart de la ferme mais ils ne suivirent pas ses conseils.
Vers le 10 juin 1944 les Allemands nous ont demandé de partir de la ferme d’Artilly qu’ils occupaient maintenant. Il s’agissait de troupe d’infanterie allemande. Ils couchaient dans l’habitation principale. Je les revois en train de mitrailler les haies pour trouver des parachutistes américains.
Nous sommes partis nous réfugier à la Mare des Pierres à Méautis. Notre ferme a été reprise trois fois par les Américains. Le feu a été mis dans l’un des bâtiments. Lorsque les chars ont fini par arriver dans Donville ils ont fait le ménage car les Américains progressaient très difficilement face aux Allemands qui avaient plus d’expérience en matière de combat.
Je me souviens d’une anecdote incroyable : nous avons découvert sur un grillage de notre ferme le bras d’un soldat allemand qui était resté pendu et qui avait voulu sans doute ouvrir la porte qui menait à la cave ! Un tir de mortier lui avait coupé le bras !
Nous avons vu énormément de morts des deux camps à Donville dans les champs, les habitations. Le toit de la chapelle de Donville qui était rond à l’époque avait été soufflé. Nous sommes rentrés par le chemin de Cantepie et la voie de chemin de fer qui était plus sure. Je me souviens que mon père avait ramassé deux Allemands qui se camouflaient, dont l’un était blessé au pied. Ils sont sortis d’une haie et ont demandé de l’aide à mon père. Il les a aidé et enfermé dans un bâtiment de la ferme d’Artilly qui n’avait pas été détruit. Mon père leur a donné à manger. Et puis deux Américains les ont trouvé et les ont tués sur place aussitôt. Pas de prisonnier !
Nous mangions pendant la bataille quand nous pouvions. Lorsqu’une bête était touchée par des éclats nous la mangions presque aussitôt. Malheureusement cela arrivait souvent !
Je me rappelle également que les Allemands avaient déposé deux ou trois camions de torpilles de mortier dans le champ du Teurcamp qui étaient restées sur place après la bataille. Je me souviens également que des chars avaient voulu passer à travers le marais de Cantepie et s’étaient enlisés car il y avait de la tourbe remplie d’eau.
Quand nous avons repris possession de la maison à Artilly nous nous sommes aperçus que les Allemands ou les Américains avaient démonté les portes de nos armoires pour renforcer leurs tranchées qu’ils avaient creusées proche la maison. Ils avaient même laissé du lard cuire dans l’âtre de la cheminée…J’ai découvert deux Allemands tués dans le champ Lemarinel, un autre sur la ligne de chemin de fer. Ils ont été ramenés plus tard. D’autres sont restés des années après la guerre enterrés dans les champs ou le long des chemins.
Monsieur Louis Sénoville, habitant la croix de Méautis, 21 ans en 1944
Je travaillais dans la ferme de mes parents, au lieu-dit la Croix Capée et qui porte aujourd'hui le nom de la croix de Méautis . Les Allemands n’occupaient pas notre ferme mais ils venaient demander du ravitaillement pendant l’occupation. En 1943 je devais me présenter pour le STO, le service de travail obligatoire. J’ai refusé d’y aller et je suis donc resté à la ferme de mes parents sans jamais sortir de chez moi, ce qui ne me dérangeait pas beaucoup du fait que nous avions été élevés loin de la ville.
J’ai peu de souvenirs de la nuit du 5 au 6 juin 1944 sauf le fait qu’il y avait eu des bombardements assez intenses mais nous étions habitués à en entendre de temps à autre. Par contre je me souviens de la bataille de Carentan qui faisait un bruit terrible. Pendant et après la bataille de Carentan des réfugiés civils sont arrivés chez nous, à la Croix Capée, une centaine peut-être. Il y avait parmi eux des blessés très sérieux. Cela a continué toute la semaine. Nous avons vécu avec eux en mangeant du beurre, du pain que je faisais moi-même dans la ferme d’à côté pour nourrir tout ce monde là ! Le trois quart des réfugiés venaient de Carentan et remontaient par la rue Holgate. Il y avait toutefois des personnes qui venaient d’autres endroits. Je me souviens d’un type que nous n’avons jamais revu qui venait de Bretagne. Nous connaissions beaucoup de personnes parmi les réfugiés. Ils logeaient dans les communs de notre ferme, les champs ou d'autres endroits. Il y en a parmi eux qui avaient peur alors ils couchaient dans les écuries. Nous avions fait un abri au fond du jardin à droite, proche de la pièce de terre à côté. Notre abri était à hauteur d’homme et était recouvert de buissons avec de la terre par-dessus. Mais nous ne pensions pas que nous serions bombardés.
Un jour un avion est passé, je pense qu’il s’agissait d’un avion de reconnaissance. Il est passé et repassé plusieurs fois au-dessus de la maison. Nous lui faisions des signes pour montrer qu’il y avait des civils. Quant les premières bombes ou obus ont éclaté tout le monde est descendu dans l’abri, en tout cas ceux qui voulaient y aller. Moi je n’y suis pas allé car je n’avais pas peur.
Les Américains ont d’abord fait un tir de barrage, tuant les Allemands qui étaient en position juste en face de notre ferme. Ils s’étaient positionnés le long de la haie. Puis un second tir est venu sur nous, tout proche de l’abri. Un arbre énorme qui se trouvait au bout du jardin a été coupé en deux. C’est à ce moment qu’il y a eu des blessés parmi les réfugiés chez nous. Ceux qui ont pu sortir de l’abri sont tous revenus à la maison vite fait à travers le jardin.
Il y avait une jeune fille qui était blessée à la tête. C’est moi qui est descendu la chercher dans l’abri. Elle s’appelait Paulette Noray une cousine de ma femme. Elle avait un éclat dans la tête. Les Américains l’ont emmenée dans leurs tentes mais ils l’ont ramenée entre des planches, elle n’avait pas survécu. Il y avait parmi les blessés Monsieur Jacquet qui avait été grièvement blessé pendant les bombardements de Carentan. Il y avait aussi une demoiselle Valet qui avait ramassé des balles dans la cuisse. J’étais juste à côté d’elle quand cela est arrivé. Ce sont les Américains qui les ont emmené par la suite. Nous avons vu les premiers Américains le 12 juin 1944 aussitôt après la libération de Carentan.
Le samedi 10 juin un détachement d’Allemands avec des chevaux était venu en position en face la ferme. Il y avait un Allemand à chaque arbre mais comme je l’ai dit déjà, ils ont été anéantis lorsque les Américains ont fait un tir de barrage. Nous avons vu la débandade allemande et les soldats prenaient la direction du bourg de Méautis. A l’entrée de la cour un soldat américain avait installé une mitrailleuse et tirait sur les Allemands qui fuyaient Carentan. Il a descendu 5 ou 6 Allemands au même endroit. Nous avons été vraiment libérés le 13 juin au soir. Le contact avec les Américains s’est bien passé mais nous avions d’autres soucis en tête car la maison avait brûlé entre temps. Nous pensons que ce sont les Allemands qui ont mis le feu car nous avons découvert deux obus allemands au phosphore dans les étables qui n’avaient pas explosé. C’est extraordinaire, c’est un coup de chance car il y avait plein de monde dedans. La maison a commencé à brûler par le grenier puis l’incendie s’est propagé au premier étage et à commencer à attaquer les grosses poutres du plancher. Nous avons fait la queue avec des personnes portant des seaux d’eau et nous avons réussi à arrêter l’incendie comme ça. Le toit, le grenier et le premier étage avaient brûlé entièrement !
Je revois encore le camion américain qui est venu chercher tous les blessés. Un deuxième camion a pris avec lui tous ceux qui voulaient être évacués. Ainsi mes parents ont été transportés jusqu’à Fontenay. Moi je suis resté dans la maison avec un homme de Carentan, Monsieur Valet, qui avait amené toutes ses vaches à la maison. C’était un copain de mon père. Nous avons passé la nuit tous les deux dans la maison à côté lorsqu'en pleine nuit nous avons été réveillés par un Allemand qui hurlait « paperr, papeer" Nous avons regardé par la fenêtre et nous avons aperçu un Allemand qui partait en courant !
Je me souviens d’une chose qui m’a marqué particulièrement. Avant que les civils soient évacués et juste après que les Allemands soient tués dans le champ d’en face, je suis allé y faire un tour avec un gendarme qui était réfugié chez nous. Il venait de Bretagne. Je n’ai malheureusement jamais su son nom et il n’est jamais revenu nous voir après la guerre. Il portait son arme sur lui. Lorsque nous sommes passé près d’un Allemand blessé nous avons vu ce dernier qui cherchait à prendre un pistolet qui se trouvait à portée de sa main. Le gendarme a sorti rapidement son pistolet et a abattu le soldat allemand sur-le-champ. Il n’a pas fait un pli ! Je pense que si le gendarme ne l’avait pas vu il nous aurait descendu !
Ce sont les Américains qui ont ensuite ramassé avec des camions, les soldats allemands morts. Les Américains ont ensuite fait dans le champ d’en face deux grandes tranchées dans lesquelles ils ont enterré 40 vaches. Je dois avouer que je n’ai jamais eu peur des bombardements ni même des Allemands.
Il me reste une anecdote qui a failli me coûter la vie. En effet le dimanche 11 juin 1944 je venais d’atteler notre jument pour aller traire les vaches car nous en avions beaucoup à ce moment là, lorsqu’un Allemand est venu réquisitionner la charrette. Je ne voulais pas lui donner et le ton est monté. L’Allemand a commencé à mettre sa main sur son arme lorsque mon père a dit « lâche là" Alors l’Allemand a réquisitionné la jument et nous ne l’avons jamais revue…
Yvette Tesson, habitante de Corbeauville à Méautis, 13 ans en 1944 et blessée accidentellement
Je n’ai pas gardé de souvenirs particuliers de l’arrivée des Allemands à Méautis car j’avais uniquement 9 ans en 1940 ! Ils n’occupaient pas notre maison située proche la route d’Auvers. Je n’en garde pas de mauvais souvenirs avant 1944. C’est après que cela s’est aggravé au moment du débarquement.
Je ne me souviens pas de la nuit du 05 au 06 juin 1944 car j’ai très bien dormi et nous n’étions pas chez nous car nous avons dormi chez Madame Lemoigne. Ce n’est pas moi qui ai aperçu les premiers parachutistes américains mais ma mère qui allait traire les vaches. Nous avons très vite su qu’ils se cachaient dans les haies et les chasses aux alentours. Ma mère faisait du ravitaillement avec une voisine en leur apportant du lait, du beurre. Pour faire croire aux Allemands qu’elles allaient donner à boire aux vaches, elles transportaient des seaux remplis d’eau. Elles cachaient la nourriture sur les petites charrettes qui leur servaient à transporter le tout. Les Allemands passaient pourtant tout proche de la maison sur la route mais ils n’ont rien vu ! J’ai quelques souvenirs de la bataille de Carentan : nous avons vu arriver deux jeunes garçons par chez nous qui ne savaient plus ou aller. Leurs parents avaient été tués et c’est ma mère qui les a hébergé pendants quelques jours.
Vers le 13 juin quant il y a eu la bataille de Donville mes parents, comme beaucoup d’autres avaient creusé un abri dans le champ en face de la maison dans une ancienne mare à sec. Nous étions réfugiés dans cet abri et les obus tombaient de toute part lorsqu’un obus tomba sur notre maison sans toutefois la détruire. Nous pouvions voir le ciel grâce au trou fait par cet obus. Nous sommes restés tout de même dans la maison et nous vivions à côté quant cela était possible. Mes parents sont ensuite allés à Auvers. J’ai encore le souvenir d’avoir vu passer des camions remplis de soldats allemands morts avec leurs pieds qui dépassaient des remorques. C’étaient les Allemands qui ramassaient les leurs .Ils avaient ceux là encore le temps de le faire car la plupart sont restés sur place longtemps. Certains Allemands nous donnaient des bonbons quelques fois, sans doute que nous leur faisions penser à leurs enfants. Les Allemands réquisitionnaient souvent des chevaux et des charrettes pour leurs occupations militaires ou autres. Cela faisait quelques fois des frictions avec les civils qui n’appréciaient pas mais c’était la guerre et personne n’avait le choix.
C’est quand les enfants qui étaient réfugiés chez nous sont partis que j’ai été blessée en allant chez la voisine et que j’ai perdu un doigt. Il me semble que c’était le 20 juin 1944 : j’ai aperçu un Américain qui était assis à l’extérieur de la maison de la voisine et j’avais la main gauche sur le mur. Il y avait la petite voisine qui était avec moi. Lorsque le soldat américain a voulu me donner des bonbons il a mis sa main dans sa poche et c’est à ce moment là que la grenade qu’il avait sur lui a éclatée…Je n’ai pas perdu conscience sur l’instant et j’ai réussi à revenir chez moi soutenue par une personne. J’étais blessée à la main et sur le côté gauche car j’avais reçu des éclats. J’ai ensuite été emmenée par les Américains dans leur hôpital de campagne à Bouteville. Une chose incroyable est arrivée lorsque j’étais allongée sur un lit : un avion allemand a bombardé et tiré sur l’hôpital alors que la croix rouge était déployée. J’étais à semi consciente et une infirmière s’est approchée de moi pour m’examiner la tête. Je n’ai rien eu mais ils ont trouvé un éclat dans mon traversin ! La chance était avec moi ce jour là ! Je suis restée un temps à l’hôpital de campagne américain. Je ne pouvais pas être transportée car j’avais été recousue et je saignais facilement. De plus je n’avais plus de vêtements pour m’habiller. J’ai été transportée dans ce qui restait à l’hôpital de Carentan qui avait été en partie bombardé. C’était les sœurs qui s’occupaient des blessés. Les femmes étaient séparées des hommes.
Après la libération de Méautis les champs, les fossés étaient remplis de bidons d’essence, de caisses, de munitions etc…Il y en avait partout mais je ne sortais pas beaucoup car j’étais gosse et j’avais été blessée. Il y a eu des accidents après la guerre avec les munitions restées sur place. J’ai souvent entendu parler des personnes qui ont été fusillées à Méautis ou tuées dans la bataille. J’habite aujourd’hui l’emplacement de la maison de Marie Hardy qui a perdu la vie à Méautis en 1944. Sa maison a été détruite pendant les combats et a été reconstruite après.
Je garde de cette période un souvenir contrasté. J’étais enfant et je ne me rendais pas compte du danger de toute cette tragédie. Si cela se produisait à mon âge je serais terrifiée comme je pense l’étaient mes parents. Un enfant ne perçoit pas la guerre de la même façon que les adultes. Je ne souhaite à personne de connaître une période comme celle là.
Monsieur Raoul Lepleux,apprenti boulanger à Carentan,domilicié à Méautis, 15 ans en 1944
Le matin du 06 juin 1944 j’étais apprenti boulanger chez Monsieur Abbel à Carentan, rue Holgate. Nous avions entendu la nuit de très forts bombardements vers la voie ferrée. Nous voyions les civils « prendre la direction de la campagne » car il y avait déjà des blessés graves et des morts. Mon patron m’a demandé de partir car nous ne pouvions plus faire de pain et cela commençait à devenir dangereux. J’ai donc pris ma bicyclette pour retourner à Méautis chez mes parents qui étaient eux-mêmes boulangers.
Lorsque je suis passé devant la gare de Carentan j’ai aperçu des wagons retournés, des trous de bombes, tout avait été fortement bombardé dans la nuit ! J’ai continué en remontant la rue Holgate puis j’ai pris en direction d’Auvers. En arrivant à la limite des hameaux de Donville et de Corbeauville j’ai tout de suite aperçu des parachutes de couleurs qui été restés accrochés dans les arbres. Je ne savais pas qu’il s’agissait de parachutes, de matériels de guerre qui avaient été largués avec les parachutistes américains. Je suis arrivé à Méautis sans encombre dans le bourg où vivaient mes parents en face la mairie. Je suis resté environ 15 jours là-bas avant de partir en exode à la ferme de la Mare des Pierres proche du hameau de Donville.
Nous sommes arrivés après la bataille de Donville qui était tenue par les Américains, c'est-à-dire vers le 16 juin. Ces derniers nous avaient demandé de quitter les lieux car ils pensaient que les Allemands allaient revenir dans le bourg de Méautis. Nous avons traversé à travers champs pour éviter de prendre les routes réputées très dangereuses. Nous étions 30 personnes dans cette ferme. J’y suis resté environ 15 jours mais je suis allé travailler de temps en temps à Carentan lorsqu’il y avait de la farine qui arrivait. La boulangerie n’avait pas été détruite sauf l’arrière. Mon patron s’était réfugié à la Billonerie dans une ferme de Carentan dans lequel il y avait un four et une boulangerie. Il faisait du pain pour tous les réfugiés…
Quand j’étais encore au bourg de Méautis avant le 15 juin 1944, mon frère Francis, Léon Lehaye et Monsieur Arsène Quinette notre instituteur nous sommes partis voir si nous pouvions apercevoir des parachutes dans les arbres vers la chesnée. Lorsque nous sommes entrés dans un champ bloqué par un container, des parachutistes américains sont sortis des haies et nous ont visés avec des mitraillettes. Nous avons levé les mains en l’air mais ils se sont aperçus que nous étions des civils et surtout des gosses. L’un a sorti une carte pour demander où ils se trouvaient. Ils souhaitaient aller vers Saint- Côme-du-Mont. Ils voulaient traverser le marais ce qui était impossible car le marais était blanc et il y avait des Allemands partout. Nous sommes partis mais nous ne les avons jamais revus. Je pense que certains se cachaient dans les fermes autour car les Allemands faisaient des patrouilles pour les trouver. Nous avons vu un jour Monsieur Renault emmené par deux Allemands mitraillettes derrière son dos dans son habitation pour voir s’ils ne trouvaient des parachutistes américains ou du matériel. Heureusement pour lui la maison était vide mais il a eu très peur ! Les Allemands mettaient souvent le feu aux maisons pour faire sortir les soldats américains. Par la suite les Américains firent la même chose…
Pendant l’occupation nous avions deux allemands qui occupaient des chambres chez nous. Ils avaient réquisitionné la salle où nous sommes aujourd’hui et lorsqu’il y avait des repas avec des sous officiers ils mangeaient dans cette pièce. Ils faisaient du feu dans la cheminée et ils cassaient du bois à même le sol…
Nous avons revu en 1985 un Allemand qui avait habité le bourg de Méautis et qui connaissait le four à pain de la maison de mes parents. Il voulait revoir ce vieux four à pain qu’il avait connu. Il était très ému de revoir notre maison. Cet Allemand fabriquait des gâteaux qu’il demandait à mon frère de cuire ! Mes parents ont accepté cette réquisition et la cohabitation s’est plutôt bien passée. Ces soldats avaient pour ordre de se comporter correctement avec les femmes mais je sais que certains ont été sanctionnés pour des abus. Ces soldats allemands ont quitté la maison le jour du débarquement.
Les Allemands avaient réquisitionné l’une des écoles de Méautis ce qui faisait que les garçons avaient de l’école le matin et les filles l’après midi. L’autre école servait de cantine aux soldats. Pendant le mois de juin 1944 j’ai aperçu des allemands en uniformes noirs qui étaient des hommes de la panzer division grenadier. Je me souviens d’une journée où un officier est venu faire une revue de troupes à la mairie de Méautis. Ils ont joué de la musique cela nous faisait drôle ! Nous les regardions les mains dans les poches !
Parade musicale allemande avril 1944
Mon père avait fabriqué un abri derrière la maison car les avions ou les obus passaient souvent au-dessus de nos têtes. Lors d’une alerte nous sommes rentrés dans l’abri mais lorsque nous sommes revenus dans la maison, des soldats allemands qui avaient eu moins peur que nous avaient ramassé notre repas et nos petits pois qui cuisaient!
J’ai vu passer pendant la bataille de Donville vers le 13 juin 1944 de nombreux Mongols qui avaient été enrôlés dans l’armée allemande. Ils partaient du bourg de Méautis sur le front vers Donville. Tout le monde s’en méfiait car ils ne savaient plus à quel camp ils appartenaient. Ils étaient souvent ivres et personne ne pouvait prévoir leurs réactions. Je crois que les officiers allemands les faisaient saouler pour les maintenir dans un état d’agressivité. Là, nous avons eu peur!
Je n’ai pas entendu parler de résistance sur la commune de Méautis. C’est sur Carentan que nous en avons entendu parler. Il y avait du marché noir comme partout en France. Les campagnes nourrissaient les villes. Les Allemands achetaient de la viande, des œufs dans les fermes. Certains ont bien gagné leur vie avec ce commerce…Il y avait souvent des réquisitions dans la commune faites au profit des Allemands. Le maire était chargé de faire ce travail, ce qui n’était pas toujours bien compris par les gens. Pendant la guerre je n’ai pas trop souffert de la faim. Nous étions à la campagne et c’était plus facile. Nous avions des cartes d’alimentation et il fallait faire avec.
Pendant la bataille de Méautis j’ai vu de nombreux blessés ou soldats morts. La maison de Raoul Dujardin a servi d’hôpital provisoire et les Mongols transportaient les blessés dans des charrettes de fortune. J’ai le souvenir d’avoir vu un soldat qui avait eu le pied coupé ! Beaucoup de soldats des deux camps ont perdu la vie dans cette guerre. Des hommes de Méautis ont été réquisitionnés par les Américains pour faire enterrer les bêtes crevées afin de dégager les champs. Ils trouvaient souvent des corps dans les haies. Des années après la guerre il y a eu des recherches pour tenter de retrouver des soldats dont nous savions où ils reposaient. Mais ils n’ont pas tous été retrouvés.
Nous avons souvent découvert des armes et des munitions après la guerre. Il fallait le signaler à la mairie. Il y a eu des accidents avec les mines : l’un de mes frères et mes deux sœurs étaient partis remettre des vaches dans un champ tout proche d’ici. Les bêtes étaient un peu affolées de retrouver de l’herbe fraîche et elles se sont mises à courir. Deux d’entre elles ont sauté sur des mines ce qui les a tuées. Heureusement mon frère et mes deux sœurs sont sorties indemnes de cette explosion. Mais parent ont fait savoir au propriétaire du champ, Monsieur Delarue, qu’ils ne voulaient plus louer ce champ miné. Il fallait les comprendre !
Un cousin de ma femme, Monsieur Paul Desplanques a un jour voulu faire du foin dans un champ. Il était sur sa charrette lorsqu’une mine a explosé tuant les chevaux et détruisant son matériel. Lui n’a rien eu ! Quelle chance ! Il y a eu aussi l’histoire de Monsieur Caillot qui marchait avec un sac sur son dos et qui a posé le pied sur une mine qui a sauté. Toute l’explosion lui a détruit le sac mais lui, il est sorti indemne. D’autres n'ont pas eu cette chance.
J’ai surtout été en contacte avec les Américains à Carquebut au cimetière provisoire qu’ils avaient réalisé. J’y suis resté deux semaines mais je n’ai pas été réquisitionné pour décharger les corps des soldats car j’étais trop jeune. J’avais un ami et nous demandions souvent aux Américains de nous donner des chaussures ou autres choses indispensables, des cigarettes, des biscuits. Ils le faisaient volontiers car ils avaient tant de matériel. C’était incroyable pour nous de voir tout ça ! Un Américain avait trouvé à Carquebut une voiture française abandonnée. Il s’en servait pour faire le tour des champs à pleine vitesse, environ 80 kilomètres à l’heure. Nous montions avec lui, c’était drôle !
J’ai le souvenir également du camp d’aviation de Méautis, proche d’ici. Il y avait des petits bombardiers qui décollaient. C’est de cette façon que nous avons récupéré plein de grillage américain qui est resté sur place. Pendant une cérémonie à Carentan faite avec les Américains et les civils il y a eu des tirs d’obus allemands sur la place de la république. Des civils ont été tués, dont une fillette etd’autres furent blessés. Une vraie panique. Nous nous sommes réfugiés dans des caves ! Les Allemands tiraient du Hommet d’Arthenay.
J’ai fait un jour une découverte terrible pendant la bataille de Méautis au mois de juin 1944 : c’était le moment où j’étais chez mes parents après mon arrivée de Carentan. Je ne sais plus quel jour exactement. Nous connaissions un commis du boucher d’à côté qui s’appelait, Monsieur Léon Gosselin. Il venait prendre du pain et habitait dans la maison du boucher qui avait fuit. Ses patrons lui avaient donné la clé de la maison et il nous disait que maintenant plus personne ne rentrerait surtout pas les Allemands. En allant chercher du lait j’ai découvert Léon Gosselin accroupi sur lui-même le dos au mur avec trois trous dans la tête. Je suis revenu en courant chez mes parents pour les prévenir de ma découverte. J’avais aperçu une demi- heure avant un groupe de soldats allemands qui discutaient tout proche du carrefour de la maison où a été tué Léon Gosselin. Je n’ai jamais su ce qui s’était passé. A-t-il refusé de leur ouvrir la porte de la maison ? Mon père avec un ami maçon l’a enlevé et mis sur un lit où il logeait dans la maison. Ils ont prévenu l’abbé Lecointe mais ils n’ont pas pu faire d’enterrement vu les circonstances. Il fut inhumé comme tant d’autres civils au cimetière de Donville. Il n’y a pas si longtemps nous pouvions voir les trois impacts de balles qui sont restés dans le mur du garage…
Nous avons pourtant failli y rester lorsqu’un char américain qui est arrivé dans le bourg de Méautis est venu pointer son canon dans notre fenêtre. Mon père est sorti en courant et en criant de ne pas tirer. Les soldats ont aperçu mon père qui faisait des signes et ils ont compris, heureusement ! Nous avons perdu une cousine, Noémie Marie qui a été tuée au hameau du Bas-Bosq à Méautis avec ses deux enfants. Elle est sortie pendant une accalmie et une salve d’obus est venue les tuer tous sur la route. Son mari était encore prisonnier en Allemagne lorsque ce drame est arrivé !
Marie Saint, domiciliée au café épicerie du grand carrefour à Méautis, 10 ans en 1944
J’ai vu la première fois les Allemands en juin 1940 passer le long de notre café sur la grande route de Carentan à Périers. Je les revois avec leurs sides- cars et leurs uniformes verts de gris. Certains étaient des officiers. Ce qui m’a impressionné ce sont leurs bottes en cuir car peu de gens en portaient dans le coin à part ceux qui faisaient du cheval ou qui avaient les moyens.
Certains se sont arrêtés dans notre café et j’ai senti ma mère effrayée et gênée. Nous avons vu un grand nombre de civils partir sur les routes fuyant l’arrivée des Allemands. Il y a avait beaucoup de gens du village qui étaient partis. Ma mère qui était seule car mon père était mobilisé, décida de partir chez sa soeur qui vivait dans une ferme à Saint- Germain- sur Sèves . Elle était allée voir le maire qui leur avait conseillé de partir Nous avons attelé l’âne à une charrette puis nous avons mis un matelas et quelques affaires. Je ne sais plus combien de temps nous sommes restés à Saint- Germain mais j’ai le souvenir d’être revenue à Méautis lorsque mon père est rentré de la guerre. Il n’avait pas été fait prisonnier. Lorsque nous sommes revenus à la maison il ne manquait qu’un petit agneau que nous élevions nous même. Il avait été sans doute mangé !
Pendant l’occupation il y avait le couvre feu qui obligeait mes parents à mettre des matelas aux fenêtres ou des couvertures pour cacher la lumière. Nous sentions que la liberté était restreinte. Mon père avait conservé une radio qu’il avait caché à l’étage où il écoutait les informations discrètement. Quand cela est devenu de plus en plus dangereux d’écouter la radio il l’a mise chez sa mère à Saint- Patrice-de-Claids. Nous avons toujours cette radio dont les files ont été dévorés par les souris après la guerre lorsque nous avons habité dans un baraquement attribué aux sinistrés
Pendant la nuit du 05 au 06 juin 1944 ma mère qui était assez émotive s’est levée en entendant les bruits des bombardements et en regardant de la fenêtre de sa chambre elle a vu le ciel rempli de lueurs. Nous sommes restés au café pendant deux ou trois jours c'est-à-dire jusque vers le 08 juin 1944. Puis lorsque la guerre s’est rapprochée de nous et que les obus commençaient à tomber dans la cour et sur la route mes parents ont décidé de partir nous réfugier à la Chesnée à Méautis avec des civils qui venaient de Cherbourg. Mon père a retrouvé un ami de mobilisation, Monsieur Viger qu’il avait connu en Bretagne. Mon père qui pensait que le débarquement allait se faire à Cherbourg lui avait conseillé de venir déménager à Méautis avec ses meubles pour éviter de tout perdre. Hors c’est à Méautis qu’ils ont tout perdu alors que dans leur maison de Cherbourg il ne s’est rien passé !
Puis nous avons changé d’habitation toujours à la Chesnée puis de nouveau nous sommes arrivés chez Monsieur Vautier, le maire de Méautis. Nous étions au moins quarante personnes. Nous sommes restés une nuit entière debout dans une petite salle avec une cheminée où un obus est tombé faisant dégringoler de la pierre. J’ai le souvenir d’un Allemand qui est entré avec le maire pour voir s’il n’y avait pas des parachutistes américains de cachés dans la maison. Nous avions tous très peur car s’il avait trouvé un soldat américain je ne vous raconte pas la suite des évènements !
Nous sommes partis à travers les champs pour arriver à Donville chez Monsieur et Madame Jules Lemelletier. Cependant les Allemands nous ont fait partir car nous étions vers le 12 juin et la bataille de Donville allait commencer. Nous sommes partis nous réfugier de nouveau chez Monsieur de Folleville à Saint- Côme-du-Mont mais comme il n’y avait plus de place nous avons trouvé un coin à l’entrée de Saint- Côme proche de la maison du musée actuel sur le débarquement. Nous sommes restés là pendant 10 jours. Nous voyions les Américains passer, ils nous envoyaient des bonbons…
Nous sommes repartis après chez Monsieur et Madame Jules Lemelletier à Donville où nous avons dû vivre pas mal de temps avant de retrouver un logement car nous n’étions pas propriétaires du café que mes parents exploitaient. Ce dernier a été détruit aux alentours du 10 juin 1944. Nous sommes donc arrivés dans le bourg de Méautis pour louer le bout d’une maison pendant deux ans. Puis après nous nous sommes retrouvés dans une baraque en bois pour loger les sinistrés qui n’avaient plus de logement. Le confort était rudimentaire ! J’y suis restée pendant 11 ans jusqu’à mon mariage mais mes parents ont habité cette baraque jusqu’en 1961 ! Ces derniers ont exploité le bureau de tabac pour conserver la licence d’exploitation du café. Mon père était souvent réquisitionné par les Américains pour aller enterrer les bêtes qui avaient été tuées pendant la bataille. Ma mère a travaillé dans le camp américain du champ d’aviation de Méautis.
La chose que j’ai le plus ressentie pendant cette période fut la peur de ma mère et son angoisse. Elle pensait que ce qui les avaient sauvés était le fait qu’ils ne savaient rien de ce qui allait se passer. Cela les a aidé à survivre et à affronter la réalité.
La leçon de toute cette période pour moi est « plus jamais ça ! » Lorsque je vois à la télévision aujourd’hui des civils qui partent sur les routes avec leurs affaires je ne peux m’empêcher de repenser à ce qu nous avons vécu. Nous avons perdu tous nos biens matériels pendant la bataille mais personne dans nos proches n’y a laissé la vie et c’est le plus important !
Monsieur André de Pierrepont, domicilié à la ferme de la croix Picard à Méautis, 21 ans en 1944
Je suis né Méautis en 1923 au hameau du Bas Bosq. Cependant mes parents exploitaient la ferme de la Croix Picard qui a été entièrement détruite après le 15 juin 1944 laquelle avait servi d’hôpital pour les soldats allemands.
C’est mon père, qui le premier a aperçu les Allemands sur leurs motos au mois de juin 1940. Il revenait de chez une tante de Sainteny qui habitait la ferme du Pavillon. Nous avions décidé de rester à la maison contrairement à d’autres personnes qui fuyaient sur les routes. Comme le courrier ne fonctionnait plus, mon père était parti écrémer du lait dans cette ferme. Lorsqu’il est arrivé à la maison il nous a dit « j’ai rencontré des boches, ils sont arrivés ».
Nous n’avons pas subi de bombardements où nous étions en 1940 à la Croix Picard. Les Allemands n’ont pas occupé la maison avant 1944 car la ferme était trop loin du bourg où ils étaient en garnison. Par contre, deux mois environ avant le débarquement, des troupes allemandes d’unités très diverses venaient faire du tir pour s’entraîner dans les marais de Gorges. Les soldats couchaient dans les étables de la ferme tandis que les officiers se réservaient les chambres. A ce sujet j’ai un souvenir assez drôle lors de la venue de trois officiers qui avaient réquisitionné des chambres de notre ferme. L’un d’eux ne pouvait plus enlever ses bottes et voulait dormir avec dans le lit. Mon père s’est approché et lui a dit « tu ne vas pas tout de même dormir avec ? » Voyant que l’Allemand était décidé à le faire mon père a aidé cet officier à lui enlever ses bottes. Je revois la scène avec mon père en train de tirer sur les bottes tandis que l’Allemand assis sur la descente de lit poussait de toutes ses forces ! J’étais jeune et je n’en pouvais plus de rire en voyant ce tableau !
Les Allemands venaient régulièrement à la ferme lorsqu’ils étaient en garnison dans le coin. Ils cherchaient des œufs, de la volaille…J’ai rencontré une fois un soldat allemand d’origine Alsacienne un jour avant de partir, le 14 juin 1944 : il était cuisinier de la division de panzer SS qui était stationnée à la ferme des Ormeaux en face chez nous. Il est entré dans la salle de la ferme et il nous a demandé du cidre. J’ai discuté avec lui et il m’a raconté qu’il partait au front se battre avec un unique pistolet et quelques balles ! Il m’a donné son adresse que j’ai noté au crayon à papier sur l’angle de la cheminée en me disant d’écrire à sa famille qu’il était encore vivant ce 14 juin ! Je ne l’ai pas fait car le lendemain nous sommes partis en exode et la ferme a été entièrement détruite par la suite. Je n’ai jamais eu de nouvelles de lui.
Je ne garde pas un mauvais souvenir des Allemands jusqu’au mois de juin 1944. C’est quand les SS sont arrivés que ces derniers ont commencé à nous faire des misères. Nous étions en contact avec les parachutistes du major Van der Heyhte qui se comportaient normalement avec nous. Ces derniers nous ont dit, lorsque les SS se sont installés dans notre coin « doucement avec ces gars là car ils ont fait des choses extraordinaires… » (ils venaient d’Angoulême et ils avaient massacré des civils). Je me souviens d’un parachutiste allemand qui s’est approché de mon père et lui a dit « soyez sérieux, n’exagérez pas car ils ont fait des misères dans les pays qu’ils ont traversé »
Je n’ai jamais fait de résistance mais je sais qu’il y avait des gars qui faisaient de la résistance dans le coin sur Méautis et Carentan.
Le 04 octobre 1943 j’ai reçu ma convocation pour me présenter à la préfecture de Saint-Lô dans le cadre du service de travail obligatoire, le STO. Mais au lieu de partir pour Saint- Lô je suis parti sur Bayeux à Vaucelles dans la ferme de Monsieur Auguste Lesage que ma famille connaissait. J’y suis resté à travailler jusqu’au mois de mai 1944. Mon père est venu me chercher en carriole et je suis retourné à Méautis pour assister à un mariage dans ma famille. C’est de cette façon que je me suis retrouvé le jour du débarquement à Méautis ! Je n’ai pu revenir chez Monsieur Lesage à Vaucelles car il m’avait écrit que sa ferme était occupée par les Allemands et que cela devenait très dangereux.
Dans la nuit du 05 au 06 juin 1944 nous avons entendu au loin les bombardements sur Carentan et les bruits des canons de la défense anti- aérienne allemande. Toutefois rien n’était différent de ce que nous avions l’habitude d’entendre car les bombardements étaient fréquents pendant l’occupation ! Le lendemain matin je n’ai vu aucun parachutiste américain, nous ne savions pas que c’était le débarquement ! J’ai appris plus tard qu’ils étaient sur Donville ou Rougeval mais ils n’étaient pas chez nous. Ma mère a vu sortir trois soldats furtivement d’une haie mais elle a été incapable de savoir si ces soldats étaient américains ou allemands !
Nous sommes restés jusqu’au 15 juin 1944 : pendant la bataille de Carentan puis de Donville nous avons vu arriver en premier lieu les parachutistes allemands venus dans un premier temps surveiller ceux qui plantaient les « asperges » de Rommel dans les marais, puis le vendredi 09 juin les soldats Mongols et enfin les SS le dimanche 11 juin.
Nous avions creusé une tranchée dans le jardin pour nous protéger mais nous n’avons pas eu à nous en servir. J’ai le souvenir des soldats allemands qui partaient au front et qui passaient dans notre ferme vers le 13 juin 1944. Ils semblaient avoir peur et nous sentions que cela allait être dur pour eux. Nous avons vu passer beaucoup de blessés mais ils pouvaient encore marcher avec l’aide d’autres camarades. Ce n’était pas les blessés graves qui vinrent par la suite à la ferme. Je me souviens d’un parachutiste allemand qui avait était blessé au pied et qui est revenu me voir après la guerre en 1977.
Les civils arrivaient de partout à la maison pendant la bataille de Donville et de Carentan : nous étions 44 personnes au total et personne n’a été blessé lorsque nous étions tous à la ferme ! C’est le major Von der Heydte qui nous a envoyé un major lorsqu’il était à Sainteny pour nous dire d’évacuer la ferme car cela aurait été un véritable massacre. Nous avons pris les chevaux qui étaient restés dans les herbages et qui n’étaient pas blessés du tout. Nous avons attelé les voitures et nous sommes partis ce 15 juin 1944. En sortant de la ferme nous avons du attendre que les Allemands enlèvent les blessés qui gisaient à l’entrée de la cour et qu’ils mettaient dans les camions. Le docteur walter Schad m’a expliqué lorsqu’il est revenu après la guerre que notre ferme avait servi d’hôpital de campagne. Notre famille et moi-même nous avons pris la direction de Mesnilbus pour rejoindre la maison de Madame Fromond. Les autres civil sont partis là où ils pouvaient. Nous sommes restés plusieurs semaines à Mesnilbus jusqu’à ce que le village soit évacué à son tour. J’allais travailler dans des fermes chez des cousins sur Feugères. Puis nous avons continué l’exode jusqu’à Equilly, Beauchamp. Nous sommes rentrés à Méautis fin août début septembre je ne m’en souviens pas très bien.
Par contre je me souviens du choc de voir notre ferme détruite. Les Allemands après notre départ avaient installé dans la cuisine un mortier qui tirait de la maison par le toit qui était complètement défoncé. De cette façon les Américains, qui recevaient les torpilles de mortier aux Oziers n’arrivaient pas à localiser le départ des obus de mortier.
L’habitation n’avait pas brûlée mais était totalement détruite pas les obus et les combats. A notre retour des corps étaient restés dans la maison : nous avons trouvé un sergent allemand sous le seuil de la porte d’entrée. Les bâtiments et les étables de la ferme qui servaient d’hôpital avaient brûlés avec les blessés allemands qui étaient restés à l’intérieur. Les valides n’avaient pu les retirer et ils avaient brûlés vifs. Lorsque les bâtiments ont été entièrement dégagés après la guerre nous avons retrouvés des ossements brûlés qui ont été remis aux autorités compétentes.
Mes parents qui étaient amis avec Monsieur Raoul Dujardin de Méautis se sont vus attribués une salle et une chambre dans son habitation principale. Puis mes parents ont eu droit à une baraque en bois qu’ils ont monté dans la cour de la ferme de la Croix Picard où nous exploitions. Mes parents ont touché des dommages de guerre uniquement pour le cheptel et non pour la ferme car ils étaient locataires. Nous avons perdu tous nos meubles de famille, nos papiers. J’ai été mobilisé quant à moi en février 1945 et puis lorsque l’armistice a été signée je suis rentré dans mes foyers.
La campagne était remplie de matériel et de munitions en tout genre. Des accidents sont survenus en raison de la présence de munitions dangereuses.
Nous étions six avec ma grand-mère et nous avons la chance de pas avoir été touchés directement par la guerre. Toutefois j’ai perdu deux tantes dont une tuée à Coutances.
Ruines de la ferme de la Croix Picard à Méautis juin 1944
Nous avons eu la surprise de voir arriver un jour de 1977 un car d’Allemands, des anciens parachutistes, qui venaient en visite sur les lieux des combats. Et c’est là que j’ai retrouvé le fameux soldat qui avait été blessé au pied. Tous ces types avaient bien changés ! Le docteur walter Schad qui soignait les blessés dans notre ferme est revenu nous voir jusqu’à l’année dernière !
Major Von der Heydte et ses compagnons d'armes Ferme de la Croix Picard à Méautis 1977
La guerre pour moi représente de tristes moments ! Je plains celui ou celle qui n’est pas du bon côté.
Madame Bernadette Robert, domiciliée à La Lande Godard à Méautis, 8 ans en 1944
Nous habitions pendant la guerre avec mes parents dans une ferme qui existe toujours à La Lande Godard à Méautis. Mes parents étaient agriculteurs, surtout maman car mon père était très malade. Nous étions cinq enfants à cette époque et j’étais l’avant dernière de la famille.
Je ne me souviens pas de l’arrivée des Allemands dans la commune car j’étais trop petite. J’ai le souvenir que mon papa nous avait emmené dans des fossés avec ma sœur pas loin dans les marais. J’ai le vague souvenir d’avoir vu un très grand trou de bombe à la Lande Godard. Nous étions en cheval avec papa et maman et le cheval n’a pas pu avancer devant cet énorme cratère. J’ai également vu la même chose dans un champ à Méautis qu’exploitaient mes parents au hameau Culot.
Je n’ai pas de souvenirs précis de l’occupation allemande. J’entendais souvent le nom d’une dame dont mes parents parlaient quelque fois à la maison et qui avait des relations étroites avec les Allemands. Je n’ai pas le souvenir que les Allemand aient occupé notre ferme avant 1944. De plus je ne me rendais pas compte que nous étions occupés par l’armée allemande car j’étais enfant. Je n’ai pas eu le sentiment d’avoir souffert de la faim mais je me souviens des cartes d’alimentation pour le pain ! Ma grand-mère qui habitait le hameau du Bas Bosq nous disait souvent qu’il valait mieux manger de la viande que du pain qui était trop coûteux pour nous. Mes parents n’écoutaient pas la radio à la maison comme nous pouvons le découvrir aujourd’hui en regardant à la télévision des émissions sur la guerre .
Mes souvenirs se précisent en 1944 lorsque les premiers parachutistes américains sont arrivés dans la commune car je me souviens qu’il y avait une effervescence à la maison. Et effectivement les parachutistes avaient atterri ce jour là. Nous regardions par les fenêtres et nous avons aperçu toutes ces toiles rouges et vertes dans les arbres. Nous pensions que c’était des draps car nous n’avions jamais vu de parachutes de notre vie. Et puis on nous a dit : « ça y est les parachutistes sont arrivés » mais c’est vrai que nous ne comprenions pas trop !
Je me souviens également d’une chose qui a eu des conséquences importantes par la suite : mon frère aîné, qui avait 20 ans à l’époque a ramené à la maison du chocolat. Je ne sais plus si c’est un parachutiste américain qui lui a donné ou s’il l’a trouvé au sol avec du matériel. Ce chocolat nous l’avions caché sur la planche à pain dans la maison.
Je n’ai pas le souvenir d’avoir rencontré des soldats américains. D’où le fait que lorsque les adultes disaient aux Allemands qu’ils n’avaient pas rencontrés de parachutistes américains, je pensais que c’était vrai, alors que par la suite on nous a expliqué qu’ils étaient passés !
Un jour pendant la bataille de Méautis il est arrivé des Allemands qui nous ont rassemblés dans la cour de notre ferme à la Lande Godard. Nous étions 21 personnes en tout. Nous étions alignés sous le joug des fusils ou des mitraillettes. Les Allemands ont fouillé partout au rez-de-chaussée et ont tout bousculé y compris le landau de ma petite sœur de trois ans, au cas ou il y aurait eu des choses de cachées. Et puis j’entendais les adultes qui murmuraient « mon dieu le chocolat qui est sur la planche à pain, si jamais ils le découvrent, ils découvrirons que… » En fait, ils sont allés sous les fenêtres de la maison pour demander aux gens qui étaient dedans de sortir. Mon papa s’est montré à la fenêtre du premier étage, car c’était un grand malade qui restait couché sur son lit la plupart du temps. Les Allemands n’ont même pas fait de sommation, ils ont balancé des grenades qui ont traversé le plancher sans blesser papa. Il a fallu leur faire comprendre que c’était le mari qui était là. Ils ont continué à rassembler tout le monde. Nous les gamins nous avions très peur, nous avons essayé de nous échapper. Nous étions vraiment encerclés. Et c’est ce brave père Lecointe qui est arrivé et qui a servi d’interprête en disant aux Allemands « mais mon dieu il n’y a personne ici, laissez tomber » Et ce brave père il est arrivé en laissant son vélo qu’il a mis au pignon de la maison, je le revois toujours, avec sa soutane qu’il relevait avec ses mains dans les poches. Pour moi c’est un souvenir qui m’a marquée à jamais car il nous a sauvé…J’avoue que depuis ce jour la mort me fait très, très peur…Puis les Allemands nous ont demandé de partir et puis après cela devient vague. Nous avons eu très peur, pour moi c’était affreux !
Ferme de la Lande Godard à Méautis lieu où failli être fusillée la famille Robert juin 1944
Nous sommes partis en direction des avenues sur la route d’Auvers où cela tirait énormément. Nous étions chez nos amis les Berthelot. Je me souviens d’avoir été cachée entre deux matelas tellement cela tirait de partout. A un moment donné nous avons vu arriver un Allemand qui est entré dans la maison avec une mitraillette et qui dit : « si quelqu’un de vous a des Angleterre, vous tout de suite fusillés ! » Il nous a ensuite tous fait sortir de la maison et aligner à côté d’un puit pour nous montrer une maison qui était en flammes sur la grande route, qui était celle d’une dame Berthelot qui était la maman d’une dame Hamel. Nous avons vu cette maison en flammes et cet Allemand nous a dit « et bien votre maison ce sera pareil ! » Il est parti car il n’a rien trouvé. A chaque fois que je revois ce puit cela m’évoque la grande peur !
Nous sommes partis ensuite à la ferme de La Mare des Pierres à Méautis ou nous logions dans la boulangerie. Madame Leprine qui habitait à côté nous faisait de la soupe dont je garde en mémoire le goût…Et je pense que c’est après que nous sommes partis en camion en direction de Fontenay mais mes souvenirs sont vagues ! En arrivant à Fontenay il y avait des planches de préparées avec de la paille pour nous servir de lit. Mais une chose dont je me souviens c’est que maman avait voulu rester à Méautis pour s’occuper de ses animaux. Nous étions tous inquiets avec ma petite sœur qui était avec nous dans le landau. Je la revois en train de se redresser dans ce landau…Maman est revenue le lendemain à Fontenay. Quant elle est arrivée nous étions tous contents car nous pensions qu’elle allait mourir.
Quant nous sommes revenus à Méautis notre maison n’avait pas été détruite. Par contre tout était chamboulé et la maison avait était pillée. Je revois les cages à lapins qui étaient ouvertes et les lapins qui étaient éparpillés partout dans la cour ! Une image qui m’a marqué au moment de notre retour à la ferme est le cellier qui avait servi d’infirmerie pour soigner les blessés. J’ai vu des grands blessés mais je ne sais plus de quelle nationalité ils étaient. Nous avons vu également des soldats américains noirs qui étaient postés aux avenues sur la route d’Auvers. C’était la première fois que je voyais des soldats noirs mais nous n’en avions pas peur.
Je garde en mémoire le terrain d’aviation américain qui était juste en face de chez nous. Nous n’avions pas le droit d’y aller nous y promener.
J’ai le souvenir lors de notre retour à pieds de Fontenay des camions américains qui nous envoyaient des boites dans lesquelles se trouvaient des bonbons qui avaient un goût….c’était magnifique ! Dans certaines boites se trouvaient un espèce de fromage dont j’ai oublié le goût.
Je ne sais pas si mes parents ont touché des dommages de guerre car mes parents étaient locataires de la ferme.
Mon père est décédé en 1945 puis l’une de mes sœurs de la tuberculose ! Mais mère qui était très courageuse s’en est sortie puis s’est remariée. Personne dans nos proches n’a été tué.
Après la guerre nous trouvions des munitions un peu partout, cela était extrêmement dangereux.
Avant notre départ en exode de Méautis nous étions allez voir ma grand-mère qui habitait au Bas Bosq. Nous entendions le bruit de la bataille. Ma mère est partie à pieds voir ses bêtes en direction du bourg de Méautis. C’est à ce moment qu’elle a vu Noémie Marie qui avait été tuée avec ses deux enfants. Elle a vu aussi Léon Gosselin qui venait d’être fusillé par les Allemands et qui était resté accroupi le dos au mur. Ma mère a risqué sa vie dans cet aller-retour ! Je sais qu’il y a eu des accidents après la guerre. Même des animaux ont sauté sur des mines !
Quand je pense à la guerre cela m’évoque les larmes ! C’est affreux ! C’est affreux…Dans ma mémoire de petite fille de penser ce qui arrive aux gens dans d’autres pays qui vivent cette chose en ce moment c’est dur. J’ai l’impression d’avoir vécu, peut-être pour moi à une plus petite dimension, la même chose. Nous avons été aligné à 21 personnes sous le joug de fusils et bien qu’à cette époque nous ne savions pas ce qu’était de mourir…. Pour moi c’est affreux, la guerre je ne voudrais pas la revoir…du tout, du tout ! Quand je vois à la télévision des gens qui partent sur les routes en exil je ne peux m’empêcher de pleurer ! Vous savez mon mari a fait l’Algérie, il a été parti pendant 27 mois et il avez du mal à en parler…
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